Je ne suis pas ancrée dans la réalité. C'est quelque chose qui me rend triste, parfois, depuis toujours. J'ai écouté des artistes qui vantaient la vie en dehors d'une réalité trop figée, j'ai lu des écrivains abordant cette façon de vivre à côté de ce qu'on attendait d'eux. Ces gens courageux, qui allaient plus loin que les barrières qu'on leur imposait.
Je me suis souvent identifiée à ces gens-là, personnages fictifs ou personnes bien réelles. J'ai 25 ans, je vis toujours chez mes parents, je gagne un salaire que je dépense en chaussures, sacs en cuir, papeterie, nourriture, vêtements et accessoires quelconque. L'argent et le travail sont pour moi une sorte de jeu, je ne suis en aucun cas obligée de garder un boulot qui ne m'intéresse pas, je n'ai aucun loyer à payer, aucun enfant à nourrir, aucun crédit à rembourser. Je vais où le vent me mène, je ne choisis rien, je laisse les choses se faire, et quand je m'ennuie je m'en vais.
Je suis en décalage complet avec ce qu'on attend de moi, mais je le fais pour ne pas faire de vagues et tant pis si ça ne me rend pas heureuse. J'angoisse parfois à l'idée de me réveiller à 40 ans et d'avoir raté ma vie parce que je n'ai eu le courage rien parce que j'ai peur qu'on me dise que ce que je fais est en dehors de la réalité.
Parce que mes projets sont en dehors des réalités. Que ce soit mes projets pour ma vie privée que ceux pour ma vie professionnelle, ils sont complètement en dehors de ce qui est réel. Le quotidien m'angoisse, l'organisation me terrifie, faire des choses normales me rend profondément tristes.
Je voudrais un jour me réveiller et acheter un billet d'avion vers nulle part pour cinq, six, dix mois ! Et que ma vie soit faite de départs. Je voudrais ne jamais avoir à payer mes impôts, je voudrais ne jamais avoir à faire de lessives ou à manger. Je voudrais que les journées soient toujours ensoleillées et que la pluie ne tombe jamais. Je voudrais ne jamais avoir à me demander ce que je peux faire pour m'occuper.
J'aimerais n'avoir rien à organiser et tout faire sur des coups de tête.
J'ai écrit plusieurs fois, sur ce blog, à celui à qui je m'adressais, qu'il me sortait d'un quotidien qui souvent m'étouffait. Il était en dehors de mes réalités, et je l'aimais pour ça. Je faisais avec lui des choses que je ne faisais avec personnes et que je n'aurais moi même pas fait, et quand je revenais dans la réalité, dans ma réalité, c'était avec du courage amassé pendant ces quelques heures coincées entre deux sessions trop difficiles.
Mais je ne tombe que rarement sur des gens qui parviennent à ce point là à me sortir de la réalité.
Celui que je fréquente depuis maintenant deux mois, mon amoureux, mon mec, mon compagnon, mon copain, qu'importe le nom qu'on lui donne, est complètement terre à terre et, sans s'en rendre compte, a tendance à m'entrainer avec lui vers le sol quand moi je cherche à m'envoler.
C'est ce que j'ai aimé chez lui, quand je l'ai rencontré. Il est profondément normal. Ouf ! Ca fait du bien, l'histoire ne sera pas compliquée et chiante et irrespirable. En effet. Tout semble couler de source, c'est une histoire profondément ancrée dans la réalité, avec un garçon réel, en phase avec le réel, en accord avec la lourdeur du quotidien. Il s'en accommode. Je souffre de devoir faire des choix du quotidien et lui s'en accommode.
Quand je voudrais que la vie s'arrête parce que nous sommes tous les deux, il me rappelle qu'elle existe. Il doit terminer le déménagement, il doit ranger et il liste ce qu'il doit faire pour que son appartement soit vivable... Pendant que moi je me fiche de vivre dans les cartons, il s'excuse que son appartement en soit plein, quand je m'amuse de dormir sur un matelas posé au sol, il m'explique qu'il va bientôt acheter un sommier, quand je pourrais manger des bonbons toute la soirée, il me demande de choisir entre japonais ou chinois ou pizza ou libanais ou tous les restaurants du coin. Quand je voudrais qu'on refasse le monde en buvant du vin, il me propose de faire des choses concrètes parce qu'il a peur que je m'ennuie.
Quand je lui demande ce qu'il ferait s'il demain il gagne à l'euromillion, il me répond simplement qu'il n'y joue pas.
Quand je m'amuse à m'inventer une vie meilleure, il vit simplement celle que lui convient. C'est la différence entre nos deux discours. Ma vie n'est faite que de projets qui n'aboutissent pas, tandis que lui vit les projets qu'il a mené au bout. Alors parfois je me dis que tant mieux, il va m'aider à m'ancrer dans ces réalités, mais j'ai peur d'être malheureuse, et je repense à toutes ces relations qui n'ont pas fonctionné parce que la personne en face était beaucoup trop dans la réalité, et je repense au Photographe que j'ai quitté quand il m'a parlé de faire des choses concrètes, je repense à ceux qui étaient prêts à tout me donner tandis que je ne voulais rien recevoir de réel.
Mes amitiés ne sont pas ancrées dans une réalité : je ne vois jamais mes amis en société, de cette manière ils ont toujours cette personnalité cristallisée, ce masque de l'Intime qu'ils rangent lorsque nous sommes plusieurs dans la pièce. J'aime voir les gens dans ce qu'ils sont lorsqu'ils ne sont pas dans une réalité. J'arrête le temps, me voir ne fait pas partie de leurs habitudes, nous ne nous voyons qu'à deux, et je ne suis jamais déçue de ce qu'ils sont, parce que je refuse de voir que mes amis sont, eux aussi, ancrés dans un monde qui ne m'intéresse pas.
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