C'est difficile de partager sa solitude.
Mine de rien, j'ai bossé dessus. Des heures et des secondes à réfléchir à ce que je pourrais faire de mon temps, de mes silences, de mes respirations, de mes idées, de mes pensées. J'ai travaillé dessus, comment vivre avec moi même ? Comment être heureuse, comment utiliser son temps en étant seule ? Comment apprécier les choses sans jamais les partager ? Il parait que l'homme est un animal social, mais j'ai appris à contredire Rousseau, à vivre face à moi même, à ne parler à personnes pendant des heures, à chercher seule des réponses à des questions.
A une période, j'étais même incapable de communiquer. Je n'arrivais plus à me faire comprendre des autres, je suis entrée dans une sorte de mutisme émotionnel, parce que je n'arrivais pas à utiliser l'Universel pour exprimer le Singulier. J'ai appris à manger seule, à sortir seule, à me promener seule, à pleurer et à rire seule.
Alors, quand, un jour, un garçon arrive là dedans, dans cette solitude, et qu'il bouscule mes habitudes, je ne sais plus trop quoi faire. Je me retrouve au début de mon apprentissage de la Solitude, mais avec d'autres questions. Comment dire mon avis sans blesser ? Comment m'imposer sans l'écraser ? Comment dire non ? A quel moment parler et à quel moment se taire ? Comment vivre à deux ?
C'est difficile, souvent, d'ouvrir une porte, de laisser quelqu'un se faufiler dans une pièce que l'on tenait secrète. Le plus difficile n'est pas d'écouter quelqu'un, le plus difficile n'est pas de le laisser rentrer parce que ça, finalement, on y arrive. C'est pas dur, il suffit de lui dire bienvenue, de lui offrir une place pour s'assoir, de chercher un café, des petits gâteaux et puis de l'écouter parler.
Le plus difficile, c'est de parler, de retrouver la parole, de dire de nouveau, d'éduquer son cerveau à avoir de nouveau des conversations et pas seulement des monologues.
Hier soir, ou très tôt ce matin, j'étais dans son lit, et comme à chaque fois que je vais me coucher j'ai eu envie de pleurer. Alors lui, très patient, me dit qu'il est épuisé, je réponds qu'il peut dormir mais en vrai, j'ai les larmes aux yeux parce que je ne sais pas pourquoi, mais je ne veux pas qu'il s'endorme avant moi, parce que j'ai peur. Je lui dis, tu peux dormir, t'en fais pas, il me dit t'es sûre ? je réponds oui, mais j'ai les larmes aux yeux et le coeur qui se serre, parce que j'ai l'impression d'avoir été une imposteur depuis le début et j'ai envie de lui dire pardon, tu t'es trompé, j'ai réussi au début, mais là je sens que la dépendance revient parce que je sais pas être moi s'il y a quelqu'un d'autre.
Parfois, quand je réfléchis, je met tout sur son dos : c'est mon mécanisme d'auto défense. Il est trop ceci, il n'est pas assez cela. Mais j'ai appris quelque chose de la solitude, c'est que ce ne sont pas toujours les autres le problème, et quand ça se répète il faut réfléchir à soi même.
Sur le trajet, dans ma voiture, je me suis dit, encore une fois, que c'est moi le problème, parce que je ne vais pas assez vers lui, et que je ne fais que lui ouvrir la porte, mais moi je quitte la pièce. Je le laisse s'attacher à moi, tout doucement, grâce au transfert et à la projection, comme je ne suis personne, je peux être qui il veut.
Enfin, je crois. C'est difficile de n'avoir aucune certitude. Parce que peut être, en réalité, il m'aime pour ce que je suis vraiment, et que c'est moi qui pense que ça ne suffit pas et que je peux être mieux. C'est difficile, de ne pas être sûre de soi. Je ne sais pas ce que je vaux en société tellement j'ai appris à Être seule.
Tous les soirs, j'ai peur qu'il se réveille le lendemain en se disant que en fait, non, je ne vaux pas le coup. Combien de temps vais-je avoir cette peur ? Un mois ? Six ? Une année entière ? Est-ce que je serais capable, encore, de tout gâcher parce que j'ai besoin de trop ? Trop de tout, tout le temps. Beaucoup d'amour, beaucoup d'attention, beaucoup de tendresse, beaucoup de douceur mais apparemment, je suis incapable de les accepter, de prendre les compliments pour ce qu'ils sont, tout comme je n'arrive pas à être rassasiée de câlins et quand il me dit vas te démaquiller, je suis triste à l'idée de me décoller de lui, et quand je lui dis au revoir, j'ai envie de pleurer quand je me reprends toute la solitude sur le dos et que je le vois marcher vers le métro.
Il m'arrive, de temps en temps, de me dire qu'il faudrait, comme souvent, tout arrêter dès maintenant pour ne pas souffrir dans quelque temps.